REVUE DE PRESSE

L’antisémitisme en milieu scolaire – Georges Bensoussan

L’antisémitisme en milieu scolaire – Entretien avec Georges Bensoussan

Georges Bensoussan est historien et directeur de la Revue d’histoire du Mémorial de la Shoah. En 2002, il dirige, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner, la rédaction d’un ouvrage rassemblant les témoignages de quelques enseignants et chefs d’établissements scolaires, Les territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire

Quel est le bilan que l’on peut tirer des 10 années qui nous séparent du constat que vous dressiez en 2002 avec “Les territoires perdus de la République” ?

G.B : La situation est très différente d’abord sur le plan économique. En 2002, nous étions au terme de plusieurs années d’une croissance qui avait fait reculer le chômage. Aujourd’hui nous sommes dans une période atone, de croissance nulle, où le chômage partiel ou total toucherait près de 5 millions de personnes. Dans certaines villes, dans certains quartiers, le chômage des jeunes se monte à 40 %.

Sur le plan du constat,  la prise de conscience est réelle mais bien lente. Et surtout, le retard est tel  du côté des politiques que l’on peut craindre qu’il ne soit trop tard.

L’antisémitisme est aujourd’hui une réalité enkystée. Lorsqu’en 2002, nous avons publié sous pseudonyme Les Territoires perdus de la République, on nous a pris pour des excités, et à tout le moins des racistes anti arabe. Y compris dans les milieux juifs, en particulier dans ceux de la gauche bien-pensante des quartiers protégés. On ne voulait pas entendre ce que nous disions.

Aujourd’hui, aucune des causes majeures de cette dégradation n’a été réglée. Certes, on a vu  ici et là des prises de position courageuses, des rapports qui disaient la réalité des faits (je pense au rapport Obin en 2004), des responsables politiques lucides et parfois même courageux. Indéniablement le ministre actuel de l’Intérieur en offre l’exemple, et son courage, beaucoup auraient dû le montrer depuis 20 ans. Mais le temps perdu ne se rattrape pas, pas plus en politique que dans d’autres domaines.

Quels ont été les actions, programmes et politiques mis en oeuvre au sein des milieux scolaires pour lutter contre l’antisémitisme ?

G.B : Les actions, les programmes ainsi que les politiques mis en œuvre au sein des milieux scolaires sont pétris de bonne volonté. On s’est convaincu par exemple qu’un bon enseignement de la Shoah (et un « voyage à Auschwitz »)  endiguerait l’antisémitisme. Il n’y a, hélas, aucun rapport entre les 2 réalités. Les mêmes qui seront émus à la projection de tel ou tel film reconnaîtront en aparté qu’Hitler avait « fait des choses bien » comme ils disent (cf. le quotidien belge Le Soir du 8 janvier 2013)

Sur le fond, les actions et les programmes n’aboutiront qu’à la condition d’une ferme volonté politique. Si les problèmes ne sont pas exposés clairement, et pas dans la langue de l’euphémisme,  on creusera un peu plus le fossé.

Car nous sommes encore dans le déni de réalité.  Un certain terrorisme intellectuel invalide toute analyse culturelle des comportements qu’il qualifie d’essentialiste ou de raciste.  L’histoire culturelle existe pourtant, et l’on ne peut comprendre la France d’aujourd’hui sans référence à l’histoire culturelle après la vague de peuplement qu’elle a connue, venue d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Ne pas évoquer ces réalités, c’est continuer à se mentir.  C’est s’interdire de comprendre pourquoi dans des zones sinistrées comme Hénin Beaumont, l’ultra gauche du Nouveau Parti anticapitaliste a fait moins de 4 % des voix en juin 2012, et le Front National 40 %.   Pourquoi les classes populaires, ces 60 % de Français qui ne vivent ni dans le cœur des grandes villes ni dans les banlieues, ont le sentiment d’être délaissés. Et ont souvent abandonné une gauche pour laquelle ils votaient traditionnellement.

Ce serait une erreur que de traiter la question de l’antisémitisme en dehors de la géographie et de la sociologie françaises. Une erreur que de traiter cette question en renvoyant en tête-à-tête les antisémites et leurs victimes. Ou d’opposer les communautés l’une à l’autre. La question de l’antisémitisme c’est la question de la France. Certes, c’est d’abord celle des Juifs, mais pas seulement. On peut continuer à nier cette réalité, ça ne l’empêche pas d’exister.

Quel sens donnez vous aux polémiques et difficultés rencontrées dans de nombreux collèges lorsqu’il s’est agit de faire observer une minute de silence à la mémoire des victimes de Toulouse ?

G.B : L’affaire des tueries de Toulouse et de Montauban, ce qu’on appelle improprement l’ « affaire Merah », a mis en lumière l’enkystement de l’antisémitisme en France,  en particulier dans les milieux d’origine maghrébine. Ce qui ne signifie pas que l’antisémitisme français traditionnel ait disparu, loin s’en faut. Mais aujourd’hui le vecteur principal de l’antisémitisme n’est plus là. Vichy est derrière nous. Il faudrait cesser de regarder le présent dans le rétroviseur.

Aujourd’hui, c’est le monde arabe qui tient un discours antisémite d’une extrême violence aux accents exterminateurs. Ce discours trouve des relais en France à la fois par les télévisions satellitaires, les DVD, les livres, les brochures, les prêches dans certaines mosquées. Mais le relais principal est d’un autre ordre, il est démographique : c’est l’arrivée en France depuis près de quarante ans d’une nombreuse population d’origine maghrébine qui modifie les rapports de forces. Ne pas parler démographie parce que la démographie serait une science « suspecte », c’est casser le thermomètre par peur de la fièvre.

Il ne fallait donc pas être surpris de voir que les assassinats de Toulouse et de Montauban loin de calmer la vague antisémite allaient l’aggraver. C’est ce qui s’est passé. Les incidents,  lors de la minute de silence du 20 mars 2012, nombreux on le sait,  mais difficiles à quantifier,  n’ont fait que mettre en lumière cette situation.

Depuis l’explosion des actes antisémites, au début des années 2000, on parle d’une « exode » progressive mais massive des élèves juifs vers des écoles privées juives.  Pourquoi ce mal être des juifs au sein de l’école de la république ? A quelles conséquences peut-on s’attendre ?

G.B : Depuis le début des années 2000,  l’exode des enfants juifs des collèges et des lycées publics est un fait avéré. Un fait massif même, vers l’enseignement privé, pas seulement vers l’enseignement privé juif lequel ne peut d’ailleurs pas absorber cette masse. Nombre d’enfants juifs sont aujourd’hui scolarisés dans les écoles catholiques. Dans certains quartiers, la présence d’un enfant juif dans le collège public du secteur est devenue fait rarissime. On l’entoure même d’un certain silence comme s’il s’agissait de protéger l’enfant dont le patronyme « ne fait pas trop juif ». Lequel s’est habitué à une sorte de dhimmitude. Il sait qu’il a intérêt à ne pas relever les mots nombreux de l’antisémitisme ordinaire.

La conséquence à laquelle on peut s’attendre est déjà là : c’est le repli communautaire,  l’attitude obsidionale,  la peur et un entendement paralysé par cette idée dangereuse que le « monde entier est contre nous », à l’origine des raisonnements les plus simplistes.

À terme c’est l’émigration : depuis 2000, jusque fin 2012, près de 30 000 Juifs de France ont gagné l’État d’Israël. Dans l’histoire de l’alya de notre pays vers Israël, c’est un fait notoire. À ce chiffre vous devez ajouter l’émigration vers les États-Unis et le Canada. Le fait commence d’ailleurs d’être si important qu’il y a moins d’un mois, j’ai eu la surprise d’entendre un journaliste italien du Corriere della Sera souhaiter m’interroger sur ce sujet.

Comme dans nombre de crises antisémites par le passé,  tout cela se traduira banalement (et tragiquement) par le départ. C’est déjà le cas. Le mouvement va s’exacerber, en particulier parmi les diplômés et les milieux les plus pratiquants. Attention toutefois à ne pas trop évoquer les élites juives, une réalité sociologique, vous risqueriez de nourrir une jalousie obsessionnelle connue de tous les Juifs d’Orient.

L’antisémitisme qui se développe en milieu scolaire (entre autre) doit-il être, comme on l’entend souvent, réduit à une répercussion des conflits israélo-palestiniens  ?

G.B : L’antisémitisme qui se développe est-il lié à la question israélo-palestinienne ? Que le conflit jette de l’huile sur le feu, c’est évident. Certains médias français ont leur part de responsabilité par leur partialité infantile (le bien/ le mal ; le bon/ le méchant ; le vrai/ le faux) et leur refus de voir la complexité de cette situation, de celle là comme des autres d’ailleurs.

Mais penser que l’antisémitisme relève du seul conflit, c’est faire preuve d’ignorance quant à l’histoire des Juifs en terre arabe.

En réalité, il s’agit ici d’un antisémitisme d’ordre culturel bien enraciné. Et déconnecté du conflit en Palestine. Loin de disparaître au cours du XXe siècle, cet antisémitisme s’est exacerbé avec le nationalisme, la décolonisation,  l’émancipation des Juifs, et l’entrée de ces pays de façon plus ou moins chaotique dans la modernité.

Quels engagements, quelles politiques peut-on attendre d’un gouvernement qui prendrait conscience de l’ampleur du fléau qu’est l’antisémitisme en France aujourd’hui et qui voudrait le combattre ?

G.B : Ce que l’on peut attendre d’un gouvernement qui prendrait conscience de l’ampleur du fléau ?

La question de l’antisémitisme est comme le fil qui dépasse du tricot : quand vous tirez dessus, c’est tout le tricot qui se défait. Je veux dire par là qu’on ne peut pas traiter ce problème indépendamment des autres. La société française tout entière est malade du silence imposé par quelques élites médiatiques qui musèlent les paroles dissidentes. Géographes, sociologues, démographes, historiens connaissent la situation, mais s’ils ont le tort de ne pas penser comme la doxa, vous les entendrez rarement, sinon même jamais. Je m’interroge sur l’absence dans les médias de Michelle Tribalat, de Christophe Guilluy, d’Hugues Lagrange, de Malika Sorel et de quelques autres. A la une des médias, vous verrez les moralistes habituels qui ne veulent rien entendre à la souffrance de ce pays. Au lieu de prêter l’oreille à ceux qui « votent mal », on les stigmatise. Au lieu de leur répondre politiquement, on les disqualifie moralement en les traitant de « fascistes » ou de « racistes ».

Il faut oser dire que l’intégration ne fonctionne plus. Que l’immigration de peuplement n’a pas toujours été une réussite, même si une partie s’est intégrée. Que l’horizon d’une société multiculturelle est une aberration dans un État-nation centralisé comme la France, où l’État  a fait la nation. Où l’intégration était l’horizon de toute immigration, la nôtre comme celles qui nous ont précédé. Que l’amour de la langue, de l’histoire, du paysage français nous ont charpentés. Et que le niveau d’exigence que l’on avait vis à vis de nous venus d’ailleurs a fait de nous des Français heureux de recevoir cet héritage.  Quitte à y prendre une part plus qu’une autre. Et quitte à le dépasser. Mais d’abord  à l’acquérir……

Le multiculturel, ce sera demain la juxtaposition de communautés et la multiplication des conflits. C’est déjà le cas avec les questions de mémoire.  Beaucoup, aujourd’hui, sont conscients qu’il faudrait tenir un langage de vérité. In fine, c’est le courage qui fait défaut. Sur ce plan, il n’y a pas comme on le dit souvent une répétition de l’« esprit de Munich ». Les situations sont très différentes. Mais l’actuel climat de renoncement et de faiblesse y fait penser à coup sûr.

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