REVUE DE PRESSE

L’année charnière – Jacques Tarnero

2012 : antisémitisme l’année charnière : comment les mots ont armé les gestes terroristes – Par Jacques Tarnero

Jacques Tarnéro sociologue et ancien chercheur au CNRS. Il est notamment l’auteur de « Le nom de trop : Israël illégitime » et de deux films documentaires : Autopsie d’un mensonge : le négationnisme (2000, Lili productions),  et Décryptage (réalisé avec Philippe Bensoussan, 2002, Sophie Dulac productions) sur les représentations du conflit israélo-palestinien.

Généalogie d’un crime.

Toulouse, mars 2012 : trois enfants juifs et le père de deux d’entre eux ainsi que trois militaires français sont assassinés. L’enquête révèle rapidement qu’il s’agit d’un même tueur. Dans un premier temps la piste d’un acte terroriste islamiste ne fut même pas envisagée tant cette tragédie paraissait obéir à un geste psychopathe. Un tel événement (assassiner des enfants juifs pour la seule raison qu’ils sont juifs) ne s’était pas produit en France depuis la période de Vichy. L’identification du tueur, un jeune français islamiste, Mohamed Merah, fit dans l’opinion l’effet d’une douche glacée : ce qui refusait d’être pensé était advenu. Cet événement reste un marqueur, une date qui signifie quelque chose d’autre qu’un dramatique fait divers. Il ne s’agit pas en l’occurrence d’un crime de plus mais d’un saut qualitatif, inédit en France, au début du XXIe siècle, dans la violence politique.

Depuis la bombe contre la synagogue de la rue Copernic en octobre 1980 les Juifs savent que l’indignation et la mobilisation en leur faveur présente les limites imposées par les vents idéologiques dominants. A l’époque la piste néo-nazie avait mobilisé, à tort, les réflexes antifascistes. Dix années plus tard, la profanation des tombes juives dans le cimetière de Carpentras et le simulacre d’empalement d’un cadavre exhumé eut un effet semblable. Plusieurs centaines de milliers de personnes, Président de la République en tête, descendirent dans la rue en mai 1990. L’assassinat d’Ilan Halimi en février 2006 ne mobilisa guère plus que quelques milliers de personnes. Pour crapuleux qu’il fut, le gang des barbares n’était passé à l’acte que parce qu’un certain air du temps avait soufflé aux oreilles de la bande que juif signifiait argent et pouvoir. Pour ces cervelles vides, kidnapper un juif, le mettre à mal pouvait être un geste acceptable tant le signe qui enveloppe ce mot était péjoratif. N’avait-on pas rabâché dans les médias depuis quelques années que cet Etat juif était criminel, voyou, assassin d’enfants déshérités ? Un crime commis par des jeunes des banlieues, eux mêmes déshérités, présenterait-il des circonstances sociales atténuant sa gravité et sa monstruosité ? Faut-il souligner que pendant plus de vingt jours ce jeune homme fut séquestré et torturé au su d’une centaine de personnes sans qu’aucune d’entre-elles n’ait eu l’énergie, le sursaut moral, de dénoncer ce qui se déroulait dans sa cité. Cette acceptation partagée du crime, banal pour eux, constitue une autre composante du moment culturel présent. Le gang des barbares n’a pu agir sur la durée que parce qu’un air du temps barbare avait effacé tout repère moral dans la tête de ses membres.

Six ans plus tard, à Toulouse, le sang juif coule à nouveau. Le tueur était-il « un loup solitaire des banlieues » comme les media se sont efforcés de le présenter ? Etait-il au contraire l’acteur d’un réseau autant que l’aboutissement annoncé d’une addition de logiques périphériques, de mécaniques intellectuelles, de glissements  de sens ayant depuis des années fabriqué la psychologie de celui qui est capable de rattraper une fillette de sept ans pour lui tirer une balle dans la tête ? On ne passe à l’acte que si tout un cheminement culturel rend ce passage à l’acte légitime. On ne passe à l’acte meurtrier qu’au moyen d’une mise en condition psychologique qui autorise le geste et lui donne son effectivité. Quelle que soit la psychologie du tueur, fut elle pathologique, celle-ci est aussi le produit d’une construction, elle en est aussi la résultante politique. Certains n’ont d’ailleurs pas manqué de lui trouver de bonnes excuses sociales faisant de l’assassin une victime de la société. Rapidement cet événement a disparu de la scène médiatique tant il ne fallait pas culpabiliser les banlieues ni désespérer la Rive Gauche de la Propalestine.

Les mots du tueur, ses raisons intimes, n’ont été que très peu commentés. On sait aujourd’hui que le désespéré des banlieues était un terroriste à sang froid, minutieux et organisé, formaté idéologiquement dans la haine d’Israël et des Juifs. Nous ne sommes pas dans le cas présent confrontés à une situation relevant de la psychopathologie ou alors cela voudrait dire qu’une grande part des discours, des choix, des orientations  politiques relèveraient en priorité du registre de la psychopathologie. L’évitement fut la règle des commentaires. « Venger les enfants de Gaza… » Les mots de Mohamed Merah n’inspireront que peu d’indignation chez les indignés. Cet évitement, complémentaire du Israël bashing constituant le cœur de la doxa politique  actuelle, est exemplaire de cette crise du sens dans  nos démocraties, des symboles et des mots qui les portent.

Une semaine après l’élimination de Merah, dans le supplément du Monde des livres du 30 mars 2012, une fiction titrée « prosopopée d’un tueur » donne la parole à un écrivain qui se serait mis dans la tête de Mohamed Merah. Dans une novlangue très 9-3, les égarements, le ressentiment, la haine, les désirs, la jubilation du pauvre Mohamed sont délayés sur deux pages du quotidien de référence. Dans un texte de présentation, Jean Birnbaum, le directeur du supplément explique sa démarche et en justifie le choix comme contribution à la littérature. Deux autres écrivains, Marc Weitzman et Olivier Rolin expriment leur désaccord en page intérieure et que pour la littérature ce sera pour plus tard. A l’abri de cet alibi et de cette précaution, il n’est plus nécessaire d’attendre que le sang des victimes soit sec pour produire un coup littéraire d’aussi bon goût. L’audimat à ses raisons que la décence ne connaît pas. Pourquoi faire état de cet épisode ? Parce qu’il est lui aussi exemplaire d’une pensée qui refuse de penser ce à quoi elle renvoie. Une lectrice l’a très bien fait savoir au médiateur du Monde, dans la polémique qui a suivi cette publication : « Ce qui m’intéresse n’est pas ce qui s’est passé dans la tête de Mohamed Merah, mais ce qui s’est passé dans la tête du rédacteur du Monde des livres pour demander à un auteur ce texte fictionnel ».

Crise du sens

S’il fallait trouver un exemple immédiat de la défaite de la pensée, pour reprendre les mots d’Alain Finkielkraut, c’est vers cet épisode, au sein de cette histoire, qu’il faudrait se tourner. Un film d’Ingmar Bergman, « l’œuf du serpent » a magnifiquement mis en scène cette dynamique. Pour un autre temps, celui des années 30, ce qui précède l’éclosion de l’œuf, annonce le triomphe d’Hitler et du nazisme. Bergman représente les diverses convergences factuelles ou discursives qui vont conduire à l’éclosion. Il montre comment s’installe dans l’imaginaire collectif ce qui va permettre cet épanouissement. Il montre symétriquement comment s’effondrent les défenses immunitaires de la société, comment s’efface le sens critique, comment la peur et le conformisme rendent acceptable l’inimaginable. Or à l’époque, c’était l’Allemagne de Weimar, cette apogée de l’intelligence en Europe, cette apogée du raffinement intellectuel, ce mélange de sophistication de la pensée, d’innovation philosophique et artistique. Freud, Horkheimer, Adorno, Walter Benjamin jalonnent ce moment, mais au bout du compte c’est Walter Benjamin qui va se suicider et c’est Hitler qui va  triompher.

Comparaison n’est pas raison, mais voilà que près de soixante dix ans plus tard au sein de la sixième ou cinquième puissance industrielle du monde, dans une démocratie exemplaire, trois enfants juifs sont assassinés parce qu’ils sont juifs.

La France n’est pas antisémite, malgré les Merah ou malgré les Le Pen. Il faudrait même dire que depuis la conférence de l’ONU sur le racisme de l’été 2001 à Durban, le monde n’est plus antisémite puisque dans une mondiale communion antiraciste ce fut Israël qui fut cloué au pilori, au nom de la justice, du progrès, de l’émancipation du genre humain. A Durban l’été 2001 c’est au nom de l’antiracisme que fut crié « one jew, one bullet ! » C’est bien le paradoxe du temps présent où la haine des juifs se drape désormais dans les oripeaux du souci de l’universel. Il y a bien sûr quelques ringards qui n’ont pas compris la nécessaire conversion lexicale du marketing judéophobe et qu’il suffit de substituer « Israël » à « juif » pour être progressiste. Cette grossière astuce lexicale, ce jeu de substitution, dont nous voyons les effets ravageurs depuis près de quarante ou cinquante ans et dont les rouages ont déjà été analysés par Léon Poliakov ou Pierre André Taguieff, serions nous les seuls à les constater et à les dénoncer ? C’est bien la main sur le cœur et avec des sanglots dans la voix que la bienpensance compatit au malheur juif durant la shoah et qui simultanément estime que l’Etat d’Israël n’aurait jamais dû renaitre des cendres du peuple juif. L’apogée signifiante de ce nouvel algèbre idéologique a pu se lire sur les banderoles déroulées dans les rues de Paris pour dénoncer les diverses guerres d’Israël contre le Hezbollah en 2006, contre le Hamas à Gaza en 2009, contre l’intervention américaine en Irak ou contre l’intervention israélienne pour intercepter la flottille dite de la paix au printemps 2011. Avec un signe = apposé entre la Svastika et l’étoile de David, l’ignominie dans le dévoiement du sens, a franchi un seuil dont la gravité n’a pas été perçue par les différents courants de la pensée affirmée progressiste. C’est en France, au sein de ce laboratoire de la pensée radicale, que s’est mise en place cette construction. Et pour cause. Le goût du slogan réducteur qui permet de faire l’économie des transitions, des médiations, est né avec la Révolution française de 1789. Tandis que les encyclopédistes dressaient un savant inventaire des savoirs, la Terreur va en réduire les nuances en réduisant les têtes. Deux cent cinquante ans plus tard, Pol Pot aura bien retenu la leçon en régulant à sa manière la diversité d’opinions du peuple Khmer. Nous devons à François Furet, le grand historien de la Révolution et du Communisme d’avoir mis à jour la filiation intellectuelle, idéologique et politique de cette constante dans la radicalité révolutionnaire : le goût du sang séduit les amoureux des figures conceptuelles abouties. De Robespierre à Alain Badiou on ne lésine pas en France sur les moyens d’y parvenir. Des guillotines de papier se dressent tous les jours au sein de la sphère intellectuelle. En 1979, dans les colonnes du Monde, le chantre de la radicalité communiste, professeur émérite à l’Ecole Normale Supérieure, Alain Badiou, tressait des lauriers au Kampuchea révolutionnaire (Kampuchea vaincra, Le Monde 17 janvier 1979) Le passé d’une illusion a su se projeter dans l’avenir. L’illusion prend désormais d’autres formes dont la plus aboutie – qui nous concerne directement – s’incarne dans cette religion moderne constituée par la haine d’Israël.

La haine d’Israël ou la nouvelle idéologie positive

Qu’est ce que l’idéologie, sinon la religion sans dieu ? L’idéologie permet de penser le monde, la transcendance en moins. Elle dit le Bien, elle nomme le Mal et il semble bien que la dernière religion de masse, la dernière idéologie salvatrice, se trouve être la répulsion envers Israël. Cette idéologie, négative – qui s’affirme contre un objet – a pris le relais des autres mécaniques totalitaires qui l’ont précédée c’est à dire le fascisme, le nazisme, le communisme dans sa version stalinienne, et pour finir celle à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés, c’est à dire l’islamisme politique mêlant religion et politique. Cette idéologie possède une dynamique qui promet à la fois le paradis comme aboutissement et l’avenir radieux comme perspective. Le chemin de cet avenir radieux – pour reprendre une terminologie déjà employée à d’autres moments de l’histoire – passe par une étape fondatrice : la destruction d’Israël. « Nous ne pourrons être que si l’autre n’est pas » affirmait déjà Ahmed Ben Bella en 1982 dans Politique Internationale (été 1982) Qu’est ce qu’une idéologie totalitaire sinon un système de pensée qui se veut global dans sa perception du monde et dans son projet d’ordonnancement du monde ? Ce projet exclusif de tout autre, cherche à anéantir ce qui ne correspond pas à ses catégories de pensée. Dans les années d’après guerre, celles qui ont suivi la défaite du nazisme, l’idéologie positive en Europe allait puiser sa légitimité et son bien-fondé dans son rôle d’acteur de la victoire contre le fascisme. Le Bien était porté par l’Union Soviétique et le projet de justice était porté par ce qui s’inspirait du marxisme. Peu importait les dégâts collatéraux commis par Lénine et Staline. Le Mal avait le visage de l’Amérique et de Ridgway la peste. Il faudra attendre les mésaventures de boat people en mer de Chine pour que l’on admette que l’avenir radieux ne se levait définitivement pas à l’Est. Bien sûr la révolte de Budapest en 1956, puis la lecture de Soljenitsyne avaient progressivement fissuré les images de ce paradis terrestre, et ouvert des yeux sans que pour autant ne s’efface l’idée d’un ennemi principal et prioritaire incarné par la puissante Amérique. Avoir un devoir de reconnaissance, avoir été libéré par l’Amérique signifiait une humiliation trop grande que seule pouvait réparer sa démonisation. La suite de l’histoire est connue et nous ne la détaillerons pas : en 1979 la révolution islamique triomphe en Iran ; en 1989 le Mur de Berlin tombe et en 1991 c’est l’URSS qui quitte la scène. Un essayiste américain, Francis Fukuyama théorise ce moment de l’histoire comme signifiant la fin de l’histoire par le triomphe définitif du système libéral, tandis qu’un autre politologue, Samuel Huttington, annonce lui le choc des civilisations. Les signifiants de ce titre sonnent comme une agression idéologique contre tout ce que la pensée généreuse compte d’esprits saints. Perçu comme un Mein Kampf des temps post modernes, l’essai est immédiatement brûlé par la pensée progressiste qui y voit un nouveau discours hiérarchisant à l’intérieur du genre humain.

Le rapport au « signe juif » : un marqueur insupportable

Comment ce déroulé des flux idéologiques contemporains croise-t-il celui  qui concerne le rapport aux « choses juives »  tant celles-ci oblitèrent ces mouvements de pensée ? Le statut du signe juif, pour reprendre  les mots de Shmuel Trigano est passé par plusieurs étapes, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Comment est-on passé de la compassion pour les victimes du nazisme à l’admiration pour le jeune Etat d’Israël à la réprobation du même Israël, à sa condamnation, et à sa délégitimation ? Ce sont bien les fluctuations du mouvement idéologique général qui pèsent sur ce rapport et ce statut. Le « il est interdit d’interdire » et le « jouir sans entraves » des années 68 autant que le négationnisme des années 80 ont à voir avec ce statut autant que les effets désastreux pour l’image d’Israël et son imaginaire que son statut de vainqueur dans les diverses guerres israélo-arabes et israélo-palestiniennes. L’effet 68 qui était supposé, en Europe, avoir mis à bas les certitudes et les idées reçues reproduit à son tour son symétrique renversé. Dans cette brèche s’engouffre le négationnisme soutenu par une ultra gauche qui ne s’interdit aucune aberration. Le « signe juif » devient l’objet des passions où se jouent puis s’affrontent les divers enjeux de mémoire des culpabilités collectives : shoah puis guerre d’Algérie vont mettre en place des concurrences mémorielles substitutives. La Palestine va progressivement s’installer dans ce paysage symbolique comme la cause rédemptrice des fautes d’un Occident coupable, forcément coupable. Comment analyser ces moments de l’histoire de l’Allemagne des années 70, quand la génération des enfants gauchistes des bourreaux nazis avait choisi comme cible préférée, symbolique et réelle, des objectifs israéliens, voire juifs pour s’affranchir de la culpabilité de la génération précédente ?

Ainsi se déroule de manière fragmentée mais continue ce fil d’une histoire en creux. Israël autant que le signe juif racontent une histoire souterraine, en filigrane des passions contemporaines apparentes et c’est bien la résistance de ce signe à se soumettre aux catégories de la pensée dominante qui est la source de son rejet. L’historien Tony Judt qualifie Israël « d’Etat anachronique ». Il n’a pas tort. Cet Etat questionne le monde, il questionne la grille de lecture du monde. C’est donc cet empêcheur de tourner en rond, par sa puissance perturbatrice, qu’il faut effacer de la scène car ce statut symbolique étrange met en cause trop de catégories établies, trop de pensées allant de soi, dans le supposé bon sens de l’histoire. Qu’est ce que le monde arabe reproche à Israël ? Qu’il opprime les palestiniens ? On sourit devant ce prétexte tant le malheur palestinien a d’abord pour raison son instrumentation par le reste du monde arabe. Israël renvoie d’abord au monde arabe le reflet de son échec, il met en valeur ce que les arabes ont fait ou plutôt n’on pas su faire de leur histoire. Israël met en évidence cet usage et ce prétexte. Israël est à la fois l’incarnation jalousée et répulsive de ce que les arabes n’ont pas réussi à faire : entrer dans la modernité malgré, ou à cause des millions de pétrodollars qui auraient pu construire mille Palestine. Le refus d’Israël signifie avant tout le refus de tout questionnement arabe sur les arabes.

Israël ou le nom de trop

Pourquoi symétriquement, est ce en France que la gauche radicale a fait d’Israël l’objet maximal de sa détestation ? Pourquoi est-ce dans ce temple de la fabrication des élites intellectuelles, cette usine à concepts, l’Ecole Normale Supérieure qui a à la fois donné Sartre et Aron mais qui a toujours préféré se tromper avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron, pourquoi est-ce à l’ENS qu’Israël est vilipendé de manière obsessionnelle ? Cet objet est-il tellement insaisissable qu’il faille vouloir l’effacer plutôt que de l’accepter comme un questionnement perturbant des catégories intellectuelles déjà établies ? Dans une histoire nourrie d’intrigues, le statut d’Israël et par extension celui du « signe juif » apparait comme autant d’énigmes indéchiffrables. La renaissance d’Israël en tant qu’Etat Nation à un moment où en Europe ce concept se vide de sens, devient un objet dont l’anachronisme perturbe. Par extension la place singulière du récit juif dans l’histoire devient l’élément par trop subversif. On n’accepte ce récit que dans les catégories de la compassion pour les victimes de la shoah. On feint de se souvenir que pour mieux évacuer le sens de ce qui s’est passé à Auschwitz. La commémoration du sort des victimes se marie complaisamment avec le discrédit adressé aux survivants, pour la volonté des vivants de se maintenir vivants.

Quand Alain Badiou s’interroge sur les diverses acceptions du « mot juif » et qu’il met en cause son statut de substantif, il le disqualifie en tant que « nom ». Quel est l’effet de cette élucubration? Qu’est ce que un « nom » sinon l’unité individuelle qui va se rassembler en un même peuple ? Qu’est ce qu’un peuple sinon le rassemblement des « noms » qui le composent ? Si ce « nom juif » est dépourvu de pertinence, de fondement conceptuel, l’idée d’un « peuple juif » n’a pas non plus de pertinence. Qu’est ce qu’un peuple sinon le rassemblement des noms qui se reconnaissent en lui ? Qu’en serait-il, par voie de conséquence, du statut de « l’Etat juif », celui qui rassemble – une partie – du peuple juif si les noms qui le composent constituent autant d’identités fictives? Quelle serait sa légitimité ? En tant que lieu politique regroupant sur un même territoire un peuple fictif, sa légitimité deviendrait elle même fictive, mensongère. Un historien israélien, citoyen de cet Etat artificiel, a apporté une aide providentielle au philosophe de la rue d’Ulm. En posant la question « comment le peuple juif fut inventé », Shlomo Sand annonce la réponse déjà contenue dans son titre à la question qu’il prétend poser. Si le peuple juif est une invention, alors cette invention vient historiquement conforter l’hypothèse de Badiou. La fiction du nom accrédite la fiction du peuple. La fiction du peuple donne à l’Etat qui le rassemble un statut suspect. Il accrédite la fiction de la légitimité de l’Etat d’Israël. Elle le disqualifie et disqualifie sa volonté d’être. On pourrait poursuivre ce raisonnement par l’absurde : on se demande bien qui les nazis sont allés gazer, de ce peuple fictif composé de noms fictifs. Mais les chambres à gaz ont-elles réellement existé ?

Epilogue provisoire : la haine antijuive a un avenir

Nous voici arrivés au terme d’un terrifiant processus intellectuel. Il n’y a pas qu’un dirigeant iranien à vouloir rayer Israël de la carte. Il y a aussi beaucoup de bons esprits en Occident que l’objet intellectuel nommé Israël dérange. Ce refus de penser l’énigme juive, de penser les questions que sa singulière histoire pose au monde, est au centre des crises qui affectent le monde occidental. Cette question devrait être à la mesure de ce qui fut commis en Europe au siècle dernier quand deux grands systèmes totalitaires, le nazisme puis le stalinisme firent, successivement, des juifs leurs cibles privilégiées, avec certes des formes et des intensités différentes.

La question qu’Israël pose au monde est rejetée en même temps que l’émetteur de la question. Le refus de penser la part symbolique du « nom Israël », ce nom de trop, témoigne de ce rétrécissement de l’esprit qui veut passer l’éponge sur ses propres culpabilités par leur transfert vers ses victimes et leurs descendants symboliques. Tel est le sens de la nazification d’Israël que certains s’efforcent d’insuffler dans les esprits. Cette crapuleuse pensée magique semble hélas promise à un avenir.

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